LA RECONSTITUTION DU RESEAU PAROISSIAL – An X

LA DESCENTE AUX ENFERS.

La politique religieuse de la Révolution française laisse l’impression d’un enchaînement de circonstances pour lesquelles de multiples facteurs ont joué (renflouement des caisses de l’Etat pour la nationalisation des biens du clergé, la guerre et la Contre-Révolution pour la montée de l’anticléricalisme), bien plus que le déroulement d’une politique suivie et cohérente. Pourtant, les prémices de cette politique, aboutissant à la destruction du clergé comme ordre, à la remise en cause de l’Eglise en tant qu’institution et surtout à une contestation de la révélation divine de la religion, prennent leur source dans l’esprit même des Lumières et il n’est donc pas paradoxal de trouver en 1815 que l’attitude de la plupart des émigrés et de l’ancienne noblesse, s’ils assurent ostensiblement leur protection au clergé, ne montrent pas dans leurs actes une dévotion sincère (le pamphlétaire Paul-Louis Courier note « ces amis de l’autel n’en approchent guère. Je ne remarque point qu’ils hantent les églises »). L’enseignement des collèges et des lycées, même s’il est fait par une majorité de prêtres professeurs après la Restauration n’arrive pas à inverser cette tendance qui se manifeste dans toutes les régions : révolte d’élèves qui ne veulent plus aller à la messe tous les matins (Douai 1821), missel jeté dans la fosse d’aisances (Dijon 1830). Les rares grands élèves qui continuent à s’approcher des sacrements sont insultés et battus (Marseillle 1823)(1) . Charles de Montalembert entré à Ste Barbe que dirige l’abbé Nicolle écrira plus tard à son ami Léon Cornudet : « J’ai su conserver ma religion au milieu de 120 incrédules ». Aussi, c’est la conception de deux mondes qui s’affrontent. Le pape Pie VI dans son bref Quod aliquantum ne condamne pas la Constitution civile du clergé, évolution extrême d’un gallicanisme exacerbé que même la royauté absolue n’avait pu imposer, mais le principe de Liberté prôné par la Révolution, fondé sur la confiance en l’homme et en son progrès.

Les prémices.
Comment en est-on arrivé là ? Pourtant, « ce sont ces foutus curés qui ont fait la Révolution ». Si l’aristocrate inconnu est devenu grâce à ce trait célèbre, il n’en n’a pas moins exagéré l’importance du clergé même s’il reflète une certaine vérité initiale qui deviendra rapidement dépassée par les événements. Le printemps et l’été 1789 voient le ralliement massif d’une partie du « second ordre » au bouleversement qui s’opère alors. Les cahiers du clergé défendent majoritairement les privilèges de l’ordre, le monopole religieux, restant hostiles aux idées de tolérance et souhaitant la persistance de la mainmise de la religion sur l’éducation (séminaires et collèges). Mais parfois, les curés y revendiquent une revalorisation de leur statut social, au même titre que les cahiers villageois du Tiers état qui s’associent à cette demande en défendant leurs pasteurs. Ils y dénoncent par contre la lourdeur des dîmes parmi les abus dont ils souffrent. Les cahiers des villes vont plus loin en dénonçant les tares du haut clergé (parasitisme des grands bénéficiaires, inutilité des ordres religieux, inaugurant mais sans l’exprimer encore un glissement progressif vers la remise en cause de la religion en tant que telle). C’est ainsi que l’on passe progressivement de 1788 (dernière assemblée du clergé) d’un combat en retraire des privilégiés au côté des parlements, au rassemblement avec le Tiers état le 23 juin 1789. Même si cette décision a été emportée d’une courte majorité (149 voix contre 136), menée par quelques prélats « libéraux », elle n’en reflète pas moins la scission entre le second ordre, besogneux, mal considéré, parfois pas beaucoup plus à l’aise financièrement que ses ouailles et le haut clergé, faisant partie des privilégiés. Cette séparation s’est faite progressivement, des curés participant au serment du Jeu de Paume, initiée par la proposition du Tiers état aux autres ordres de se joindre à lui(2) . Ce regroupement a pesé fortement sur la décision royale du 27 juin d’ordonner désormais aux ordres de délibérer en commun. Une dernière tentative, conscience d’un ordre de signer là son arrêt de mort, est menée par le cardinal de La Rochefoucauld qui émet la possibilité de tenir des réunions séparées. Il est alors rappelé à l’ordre par Mirabeau au nom de l’Assemblée souveraine. La division du clergé en prélats attachés à la défense de la monarchie et des privilèges et clergé de second ordre a donc tourné à l’avantage de ce dernier en partie en raison d’une différence numérique (74 évêques, 35 abbés mais 205 curés). L’obéissance à la hiérarchie n’a plus été suffisante. C’est vraisemblablement un moteur de l’abolition des privilèges, célèbre nuit du 4 août, où outre les surenchères de libéralités (l’évêque de Chartres proposant de supprimer le droit de chasse et la noblesse demandant l’abolition de la dîme…), on assiste à une réelle perte de revenus, aussi bien des abbayes et chapitres à travers la suppression des droits féodaux, que pour le simple curé de campagne qui y laisse à la fois le casuel (rétribution des actes religieux par les fidèles) et la dîme dont le but était de subvenir aux besoins du culte et des desservants, obligeant l’Etat à subvenir à l’entretien du clergé. C’est la raison pour laquelle des voix s’élevèrent, lors de la discussion des décrets d’application pour défendre la dîme, en particulier, inattendue, celle de Sieyès. Cette union sans nuages du clergé et du Tiers état, reflétée dans l’iconographie, exprime la confiance faite à ces bons prêtres patriotes et dont beaucoup ne se dérobent pas que ce soit dans les nouvelles structures municipales ou dans les clubs.

La cohabitation.
Mais en filigrane, la cassure s’ébauche dès octobre 1789 lorsque les parisiens manifestent contre les calotins, quand l’archevêque de Paris prend la route de l’émigration, imité par quelques prélats, alors que d’autres, députés ecclésiastiques à l’Assemblée reprennent le chemin de leur province. Puis tout s’enchaîne très vite : Déclaration des droits de l’homme le 26 août 1789, suspension provisoire d’émission des vœux de religion le 28 octobre 1789, mise à la disposition de la Nation des biens du clergé le 2 novembre 1789, discussion et décision sur la citoyenneté des non catholiques, protestants et juifs en décembre 1789 janvier 1790, et enfin promulgation officielle de la Constitution civile du clergé le 24 août 1790. Toutes ces décisions découlent plus ou moins directement de la Déclaration des droits de l’homme. Si son préambule se place sous l’invocation de l’Etre suprême, si les discussions préparatoires ont sollicitées les grands prélats libéraux, le débat fut vif concernant la liberté religieuse (article 10). Faut-il s’en tenir à la définition négative du comte de Castellane « Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses ni troublé dans l’exercice de son culte (3) » ou pourfendre l’intolérance en revendiquant liberté et égalité : «Tout homme est libre dans ses opinions, tout citoyen a le droit de professer également son culte » ? De cette liberté de penser, les constituants ont pensé qu’elle ne devait pas s’arrêter à la porte des couvents, suspendant l’émission des vœux solennels, puis autorisant les religieux à sortir du couvent sans que l’autorité s’y oppose. Les ordres et congrégations réguliers dans lesquels on fait de pareils vœux sont et demeurent supprimés en France sans qu’on puisse en établir de semblables à l’avenir ; Toutefois, le pragmatisme l’emporte devant l’idéologie, épargnant les congrégations hospitalières et enseignantes dont on avait trop besoin pendant encore quelques années. En avril 1790, les municipalités sont chargées de procéder à l’inventaire (on en reprendra l’habitude plus tard) des maisons religieuses et de recevoir les déclaration d’intention des religieux (décidant ou non de persévérer dans leur vie monastique). C’est enfin le 18 août 1792 qu’un décret de l’Assemblée législative déclare « éteintes ou supprimées toute les corporations religieuses et congrégation séculières d’hommes et de femmes ». Pendant cette période, la Religion catholique en tant que principe n’est pas niée, même si diverses tentatives pour lui donner la prééminence se sont soldées par des échecs (abbé Eymar le 28 août 1789, Monseigneur de la Fare le 13 février 1790, Dom Gerle le 12 avril 1790).
Pour le temporel par contre, le nouvel Etat né de la Révolution doit faire face à un problème essentiellement financier. Tout d’abord l’Eglise apparaît aux yeux des contemporains extrêmement riche. Talleyrand, pour avoir eu à gérer les revenus du clergé, estime à plus de deux milliards de livres le capital pour un revenu annuel de 70 millions. Tout un courant d’anticléricalisme rêve de gérer ce capital couvrant en superficie le dixième du territoire national que l’on dit mal tenu. Aussi, cette gestion apparaît comme la contrepartie de la charge de gestion des pasteurs devenus salariés de l’Etat, permettant de surcroît une meilleure ventilation des richesses, réhabilitant le curé chargé d’ouailles au détriment des éléments considérés comme parasitaires (haut clergé ou ordres religieux improductifs). Qu’elle immense contradiction trouve-t-on en ces hommes qui au nom de la Liberté distendent les liens entre l’Eglise et l’Etat, mais pour des raisons d’organisation économique, fondent le principe d’une Eglise étatique dont les prêtres seront tous fonctionnaires. Mirabeau, le 13 octobre 1789 met en forme la proposition finale : « Les biens du clergé sont à la disposition de la Nation sauf à pourvoir d’une manière convenable à la décence du culte et à l’entretien des autels. ». Malgré l’opposition entre autres de l’abbé Sieyès et de Mgr de Bonal, évêque de Clermont, le texte est adopté dans une forme presque identique le 2 novembre 1789 par 568 voix contre 346. Dans la pratique, le 17 mars 1790 l’aliénation des biens du clergé sous forme de biens nationaux est adoptée, les municipalités étant chargées d’en organiser la vente. Le paiement de la dîme cessera le 1e janvier 1791, les prêtres étant de ce jour rétribués par un salaire(4) .
Enfin, coup de boutoir pour l’organisation générale du culte, la Constitution civile du clergé supprime les chapitres cathédraux et collégiaux ainsi que les bénéfices sans charge d’âmes. Les diocèses et les paroisses sont profondément remaniés avec la création d’un seul diocèse par département et une restructuration projetée des paroisses. Les curés et les évêques seront élus par les corps électoraux. La crise va prendre toute son ampleur pendant un an en raison du délai de réponse du pape qui se fera attendre jusqu’en mars 1791, laissant dans l’expectative le clergé français qui ne peut s’engager de manière officielle. Entre-temps, on est passé au stade d’application sur le terrain de la loi où le durcissement de la position des évêques amène l’Assemblée à une nouvelle étape dans l’escalade en adoptant la proposition d’imposer aux desservants fonctionnaires publics un serment de fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi, doublé d’une promesse de fidélité à la Constitution. En moyenne 52% des prêtres et vicaires prêtèrent serment coupant en deux un clergé qui ne s’en remettra pas, les 6% de rétraction de l’année suivant ne modifiant pas de manière significative l’équilibre.

Le divorce.
Dans un dernier effort, les évêques justifient leur position dans une lettre collective le 3 mai 1791. Ils y expliquent ce qu’ils ont cru voir de positif dans la liberté publique et dans une égalité politique non attentatoire à l’ordre divin. Devant l’incompatibilité de leur position avec les positions de l’Assemblée, ils offrent leur démission. Dans le pays, le schisme de l’Eglise entraîne une flambée de violence. Le pape est brûlé en effigie au Palais-Royal le 4 mai. L’iconographie et les pamphlets vont au-delà du niveau des mois précédents, révélant une intensité de haine insoupçonnée. La papauté rompt ses relations diplomatiques.
La mise en place du nouveau clergé s’avère difficile. Il n’existe que peu de prélats jureurs et on ne trouvera qu’un seul évêque, lui-même démissionnaire, pour accepter de sacrer les premiers évêques constitutionnels. L’installation du nouveau clergé ne va pas sans mal entre une population souvent réticente(5) et le mauvais gré des anciens évêques qui se considèrent comme légitimes. Certains, de l’étranger, vont organiser de véritables missions de prêtres réfractaires qui vont sillonner leur ancien diocèse permettant une permanence de la christianisation dans les années troublées qui vont suivre. Pendant quelques mois une tentative de cohabitation par la loi du 7 mai 1791 est instaurée, permettant aux réfractaires sous certaines conditions de dire la messe dans les églises paroissiales. Elle ne sera que peu ou pas appliquée.
Sur fond de guerre pressentie puis déclarée, l’Assemblée change de « couleur » avec la diminution des clercs au profit des Brissotins (futurs Girondins) qui comptent plus d’un représentant des Lumières à la sensibilité anticléricale voire franchement antireligieuse. Dans la population, au sein du mouvement sans-culotte, puis cordelier et hébertiste, le prêtre réfractaire est considéré comme un traître, un ami des aristocrates, ennemi de la Révolution. Le 29 novembre 1791 place les prêtres réfractaires en position de suspects. La loi du 7 mai 1792 les frappe de déportation ou de réclusion pour les plus âgés d’entre eux. A Clermont, ce sera dans l’ancien des bénédictines. Tous les titulaires d’un passeport n’en émigrent pas pour autant. Ils bénéficient de la complicité de leur famille ou de leurs amis pour rester en France et vivre cachés. Mgr de Bonal reste caché le plus longtemps possible à Paris où il ordonne clandestinement plusieurs prêtres en juin 1792. Mais la découverte de ce courrier échangé avec le roi et avec des prêtres réfractaires l’oblige quelques mois plus tard à partir pour les Pays-Bas. Les massacres de septembre 1792, la première Terreur, ont touché plusieurs centaines de membres du clergé (peut-être 300 à Paris). Pour la première fois, le conflit prend la dimension d’une persécution ouverte, entraînant un exode massif du clergé de second rang. Le clergé constitutionnel sera lui-même progressivement lâché par ceux qui l’ont mis en place, en butte à une suspicion que se généralise à partie de 1793. Il est touché directement par l’entrée en vigueur en septembre 1792 de l’état laïc. Enfin la crise fédéraliste, entraînant la chute des Girondins, va décimer les rangs des prélats constitutionnels comme Fauchet à Caen, Lamourette à Lyon qui vont payer de leur vie leur sensibilité politique. Cela a renforcé le sentiment de défiance général envers le clergé même constitutionnel en en faisant des victimes par excellence lors de l’instauration de la Terreur à l’automne 1793(6).

La disparition.
Le 10 août 1793 commence l’entrée dans une nouvelle phase, celle de la déchristianisation. La proclamation du nouvel acte constitutionnel s’effectue au cours d’une fête de la Régénération, ou de l’Unité et de l’Indivisibilité des Français, par un cérémonial païen, totalement laïcisé. L’offensive s’ouvre au début de l’hiver 1793 par l’impulsion de quelques milieux politisés inégalement répartis sur le territoire national. Il ne s’agit ni d’un mouvement imposé par le gouvernement révolutionnaire qui l’a très tôt désavoué, ni d’un mouvement totalement spontané. A la fin de vendémiaire, quelques communautés proches de Paris (Ris et Mennecy) renoncent au culte et en apportent les dépouilles à la Convention. Dans le centre de la France (Cher, Nièvre et Allier) certains représentants en mission se livrent à des autodafés et des manifestations anti-religieuses (mariage de prêtres, laïcisation des enterrements). On ferme les églises transformées en Temple de la Raison, on livre les cloches et l’argenterie sacrée. A Paris, le 20 brumaire (10 novembre 1793), Notre-Dame de Paris transformée en Temple de la Raison, est le cadre de la fête de la Liberté et de la Raison, après l’abdication de l’évêque constitutionnel Gobel. C’est à Billom que le 24 brumaire (14 novembre 1793) que Couthon(7) prend l’édit sur l’abolition des cultes. S’il affirme l’existence de Dieu (nous admettons la présence d’un Etre suprême dont l’existence, à mon sens, ne peut être niée que par des fous ou par des hommes de mauvaise foi qui ne veulent pas lire dans le grand livre de la nature), il ordonne tout de même la suppression de la hiérarchie religieuse, la laïcisation de l’état civil, la destruction des signes extérieurs de religion, le transfert de toutes les cloches au chef-lieu du département pour leur fusion et leur transformation en canon, la démolition de tous les clochers de la province, emblèmes de la superstition. La Convention réagit au début avec ferveur, en partie grâce sa composante hébertiste et sans-culotte. Danton et Robespierre s’alarment toutefois très vite de la situation devenant incontrôlable et ce dernier est l’auteur d’une motion qui proscrit « toutes violences et toutes mesures contraires à la religion ». Celle-ci n’a aucune influence sur les événements qui se déchaînent autour de Paris, selon un axe Paris-Lyon, puis touchent l’Auvergne en nivôse et pluviôse. Le mouvement s’éteint spontanément peu avant Thermidor, clos toujours par Robespierre le 18 floréal an II (7 mai 1794) qui amène la Convention à proclamer que « le peuple français reconnaît l’Etre suprême et l’immortalité de l’âme », célébré à Paris mais aussi dans la France entière par la fête de l’Etre suprême le 20 prairial an II (8 juin 1794).
Pendant cette période, on peut dissocier la déchristianisation destructrice visant à raser tous les signes du « fanatisme et de la superstition » et un mouvement parallèle de tentative de reprise en main par la mise en place d’un nouveau culte civique. C’est la première qui prend la religion à partie dans ses édifices : clochers rasés (dans le Puy-de-Dôme, le seul clocher roman épargné serait celui de Saint Saturnin qui aurait servi de modèle aux reconstructions du XIXe siècle), cloches livrées à la fonte argenterie fournissant le Trésor national (conjuguant spontanéité et prescriptions officielles) et autodafés purement gratuits du mobilier de culte ; les représentants de l’Etat aussi provoquent abdications de prêtrise (vraisemblablement 20 000 prêtres soit 20% des effectifs d’Ancien régime) et mariages très souvent forcés (4 à 5000 clercs) dans des répartitions géographique très contrastées. Il s’y associe la mise en place du calendrier révolutionnaire dont les dénominations proposées par Fabre d’Eglantine, adoptées en 1793, s’imposent non sans difficulté en l’an II (courant 1794). Des mesures officielles, entérinant des choix spontanés locaux, modifient la toponymie en effaçant tout ce qui peut rappeler la royauté et la religion soit en laïcisant, soit en faisant appel à des références civique morales parfois antiquisantes. Toutefois, la société sans Dieu n’est pas à l’ordre du jour, et le déisme de Robespierre et ses amis reflète un état d’esprit général où seule une minorité fait preuve d’un naturalisme athée. Une certaine religiosité populaire diffuse persiste, plus ou moins marquée et on voit apparaître les manifestations d’un refus qui prend au fil des mois une ampleur croissante du moins dans certaines régions (manifestations de femmes et de paysans du Massif central aux Alpes et aux Pyrénées, rumeurs de miracles et apparition de phénomènes de prophétisation, traduisant la religiosité panique de chrétiens sans E(é)glise(s).

Le fond du gouffre.
Au sortir de la période déchristianisatrice de l’An II et durant les cinq années qui suivent (Convention thermidorienne et Directoire), l’image qui en résulte oscille entre libéralisation faisant espérer un retour massif des populations au culte antérieur et continuité d’un politique répressive alliée à un nouveau culte et à la poursuite des fêtes civiques. Les textes se multiplient, contradictoires, s’annulent en laissant percevoir toutefois une idée directrice, celle de la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui, renonçant à salarier les cultes, leur rend dans une certaine mesure leur liberté. Le décret voté le 2 sans-culottide an II (18 septembre 1794) stipule que plus aucun culte ne sera salarié. Le 3 ventôse an III (21 février 1795), un rapport de Boissy d’Anglas accompagne la suppression du salaire des prêtres par le libre exercice des cultes, même si cette liberté est assortie de nombre de précautions, interdisant réunions publiques, signes extérieurs comme les sonneries de cloches, associations cultuelles. Pendant ces mois, clandestinement de nombreux prêtres réfractaires rentrent en France, de multiples églises sont rouvertes. La Convention lâche alors encore du lest en laissant aux fidèles le libre usage des lieux de culte non aliénés, en imposant le partage entre réfractaires et constitutionnels sous réserve d’une simple promesse de respecter les lois.
Mais, retour de balancier en partie en rapport avec l’épisode de soulèvement royaliste anti-révolutionnaire vendéen résolu par Hoche en février 1795, la loi du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795) renforce les contraintes en interdisant tout culte publique, toute publication d’écrits susceptibles de troubler l’ordre public (en particulier des ministres « hors du territoire de la République », c’est-à-dire les évêques réfractaires émigrés et le pape) et imposant aux desservants un nouveau serment de « soumission et obéissance aux lois de la République », entraînant sur le terrain un nouveau schisme entre irréductibles (le plus souvent les anciens réfractaires) et desservants pour lesquels la reprise du culte prime. De plus, une loi complémentaire du 3 brumaire an IV, (25 octobre 1795) rappelle en la reprenant toute la législation contre les réfractaires exclus de l’amnistie élaborée de 1792 à 1793. Malgré tout, les prêtres réfractaires rentrent en masse et Portalis réclame aux Cinq-Cents, le 9 fructidor an IV (26 août 1796) la totale liberté de culte. Les lois de 1792 et 1793 qui les frappent sont alors abolies en deux étapes le 16 brumaire puis le 7 fructidor an V. Le 29 prairial an V, Camille Jordan, député appartenant au courant royaliste constitutionnel demande la suppression non seulement des serments, mais le retour au culte public avec ses sonneries.
Nouveau retour de balancier, le coup d’état du 18 fructidor an V inaugure la reprise d’une politique anticléricale pour quelques mois. Dès le lendemain, la loi du 19 fructidor (5 septembre 1797) réactive les mesures contre les prêtres réfractaires qui sont considérés comme des émigrés rentrés. Un nouveau serment (le quatrième depuis le début de la Révolution) est imposé aux desservants. Seuls les anciens constitutionnels peuvent le prêter. En 1798, les visites domiciliaires et les fermetures d’églises se multiplient, de même que les missions clandestines que les évêques en exil avaient mises sur pied (en particulier dans le diocèse de Lyon). Aux 24 exécutions s’ajoutent les 120 prêtres morts en déportation en Guyane (sur 240 déportés(8)), ainsi que ceux morts entassés sur les pontons de Rochefort, des îles de Ré et d’Oléron. La difficile reprise du culte constitutionnel malgré le concile national du 28 thermidor an V et la publication des Annales de la Religion est renforcée sur le terrain par la victoire des réfractaires auxquels s’ajoutent les retours d’émigration et les rétractions des anciens prêtres jureurs, même si l’unanimité est loin d’y régner, en partie en raison de l’intransigeance ultra-montaine de la hiérarchie en exil. Sur le terrain, la cohabitation reste difficile comme en témoigne la lettre(9) du Ministre de la Police générale de la République au préfet du Puy-de-Dôme en date du 1er thermidor an IX (20 juillet 1801), dont voici copie :

Depuis le 18 brumaire, citoyen Préfet, tous les actes du Gouvernement concernant les prêtres catholiques, ont eu pour principe et pour but la liberté des cultes. Espérant ramener par l’indulgence, des hommes qu’il ne croyait qu’égarés, il a permis à plusieurs d’entre eux de revenir au sein de leur patrie ; il les a même autorisés à exercer leur culte : leur exil fut terminé à cette seule condition, qu’ils promettaient d’être soumis aux lois, c’est-à-dire, qu’ils ne troubleraient pas l’ordre auquel ils devaient leur retour en France, et qu’ils ne déchireraient pas le sein de la famille généreuse qui oubliait leurs fautes et leur tendait les bras.
Quand le Gouvernement n’aurait pas dû s’attendre que la reconnaissance lui concilierait tous ceux dont il finissait les maux, il devait croire que la sainteté des engagements retiendrait au moins dans une soumission passive, des hommes qui avaient montré tant de scrupule pour ce qu’ils nomment « les lois de leur conscience ».
Cette attente a été trompée ; et plus d’un prêtre, après avoir éprouvé la clémence de la République, est demeuré contre elle en état de rébellion.
Je ne parle pas de ceux qui ont constamment refusé la promesse de fidélité à la Constitution ; ils se sont jugés eux-mêmes ; ils doivent être bannis du sein de la République : car c’est renoncer à un pays, que de refuser d’en reconnaître les lois.
Je vous désigne ici les prêtres dont la conduite est un parjure continuel, depuis le moment où ils ont fait la promesse de soumission aux lois : parce que le gouvernement républicain ne leur paraît pas favorable à leur ambition, ils croient pouvoir trahir impunément les sermens qu’ils lui ont fait ; et si quelqu’un de bonne-foi leur observe que les maximes de l’Evangile même réprouvent cette impiété, ils répondent qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Ainsi ces ministres de mensonge font vouloir à leur Dieu le parjure et l’anarchie.
Avec eux la discorde est entrée dans les communes ; ils ont semé la division parmi les citoyens, et les haines dans les familles, réveillé les querelles de parti, alarmé les consciences, fanatisé les esprits ardens, abusé de la crédulité des faibles, enfin, renouvelé, dans le siècle des lumières et de la liberté, tous les ridicules, tous les scandales des siècles de l’ignorance et de la superstition.
C’est sur-tout dans les communes où ils se trouvent en concurrence avec les prêtres soumis aux lois, que les désordres sont extrêmes ; ils ne peuvent leur pardonner leur soumission à la puissance civile, et ils les proclament les ennemis de Dieu, parce que de tout temps ils ont été les amis de la République. En vain,essaie-t-on d’appliquer la loi du 11 prairial an 3, et d’assigner aux différents prêtres , des heures distinctes pour l’usage du même temple, les combattants sont toujours en présence ; et dans leurs violens débats l’autorité publique en est souvent compromise.
Veillez, citoyen Préfet, à ce que la liberté des cultes cesse d’être, pour quelques individus, la licence et la domination du leur. Il faut établir une barrière entre des hommes qu’il est impossible de rapprocher sans danger ; les dispositions que je vais vous prescrire me semblent atteindre ce but. Si dans quelques circonstances, elles paraissent accorder une sorte de prééminence aux prêtres soumis aux lois, cette préférence est due sans doute à des hommes qui, nés de la révolution, lui sont demeurés fidèles ; qui n’ont pas eu besoin d’aucun pardon ; qui ont lié leur sort à celui de la République, et qui ne cessent aujourd’hui de prêcher l’amour et le respect du Gouvernement par leurs discours et leurs exemples.
Je vous charge donc, citoyen Préfet,
1.° De faire rechercher les prêtres séditieux qui ont jusqu’ici refusé la promesse de fidélité à la constitution, et de les faire sortir du territoire de la République dans le plus court délai ;
2.° D’ordonner provisoirement et par mesure de police, à tout prêtre rentré dans une commune où il exerçait, avant sa déportation, les fonctions d’évêque, de curé ou de vicaire, et où sa présence nuirait à la tranquillité publique, de s’en éloigner sur-le-champ à une distance telle que son influence ne puisse plus la troubler ;
3.° D’enjoindre aux Maires des communes où il n’existe qu’un seul édifice consacré à l’exercice du culte, de n’en permettre l’usage qu’au prêtre qui y exerçait à l’époque du 18 brumaire ; et dans le cas où l’église aurait été vacante, d’y maintenir exclusivement le prêtre appelé le premier par le vœu de la majorité des habitans.
Si vous croyez, citoyen Préfet, que ces dispositions soient susceptibles de quelques exceptions, vous me les soumettrez, et vous me rendrez compte des décisions provisoires que vous croirez devoir prendre, pour que je les confirme ou que je les annule.
Je vous salue, Fouché

L’information est relayée aux sous-préfets par un courrier de même teneur, signé par le Ramey-Sugny, préfet, datée du 18 thermidor an IX.
Un nouveau sacré révolutionnaire tente alors de s’imposer. La Convention, avant de se séparer, avait organisé par la loi du 3 brumaire an IV un cycle de fêtes civiques nationales qui connaissent un certain succès jusqu’en l’an VII. Le culte décadaire, prôné en l’an III par Chénier connaît quelques succès à Paris et dans quelques départements, de même que la théophilanthropie, religion civique et humanitaire, après sa création en l’an V. Mais il n’a pas trouvé de racines populaires en particulier dans les zones rurales composant alors la majorité du territoire français. Aussi, lorsque Bonaparte entraîne la France en brumaire an VIII pour de nouvelles aventures, la Révolution a cessé dans le domaine de la religion d’imaginer de nouvelles solutions.

Les retrouvailles.
Moins de dix ans séparent la fête de la Raison (10 novembre 1793) inaugurant la déchristianisation du sacre de Napoléon (2 décembre 1804), tous deux se déroulant à Notre-Dame de Paris : catholicisme perdu et retrouvé. Mais est-ce bien le même ? La politique intérieure et internationale invite voire impose à Napoléon et à Pie VII de trouver un terrain d’entente pour sortir de la crise révolutionnaire. Le pape ne souhaite s’appuyer sur l’Autriche (encore joséphiste(10)), la Russie ou la Grande-Bretagne (schismatiques). Restent alors la France et ses républiques sœurs italiennes. Bonaparte quant à lui, sait qu’il doit composer avec la vigueur d’un catholicisme jamais totalement éteint (Bretagne et Vendée en particulier) ou intégré récemment (Flandres et Rhénanie). La pacification intérieure nécessite la restauration religieuse qu’il faut imposer aux plus extrémistes.
Là encore, c’est le pragmatisme qui va guider la restauration religieuse, enserrée entre deux priorités opposées. Bonaparte veut consolider la paix des propriétaires, obligeant à accepter sans espoir de retour la vente des biens d’Eglise. Il veut ensuite apporter la paix religieuse non parce qu’il est lui-même fervent croyant, mais parce qu’il considère l’Eglise comme facteur de stabilité sociale. De ce fait, il autorise les Eglises, optant pour la paix et le pluralisme religieux, supposant la fin de toute religion exclusive, garant de la fin des luttes religieuses. Rome, dans un effort de lucidité, ne demande pas la fin du gallicanisme, mais la disparition du schisme constitutionnel et la liberté de culte. Si Pie VII, rétabli dans ses Etats obtient ce qu’il demande, il est obligé d’accepter l’incorporation de membres de l’Eglise constitutionnelle dans la nouvelle organisation, mais aussi d’imposer une démission collective à l’épiscopat qui lui était resté fidèle. Dès le préambule, la République reconnaît le catholicisme romain comme la religion de la grande majorité des français. Rome y perd le statut de religion d’Etat, mais la République admet l’échec implicite de la politique révolutionnaire. Le compromis s’étend aussi à l’application pratique du Concordat(11). L’Assemblée n’est plus décisionnelle. Les accords se font par des négociations avec Rome. Le serment demeure mais n’est plus prêté à la Constitution, mais à la République. Ces concessions sont tempérées par la rémunération du clergé qui s’effectue sur une base nettement moins généreuse qu’en 1790 et par une carte des diocèses qui, si elle s’effectue toujours sur un cadre départemental, ne colle pas à l’administration civile, de nombreux évêchés s’étendant sur deux ou trois départements. Enfin, le pape doit « accepter » les articles organiques représentant à la fois l’héritage du gallicanisme régalien puis parlementaire en permettant à l’Etat de contrôler la religion dominante et celui de la Révolution en assurant concrètement la liberté religieuse. Si les Organiques représentent le pendant normal du Concordat pour les églises protestantes et la communauté juive, ils constituent pour la religion catholique des contrepoids unilatéralement décidés par le gouvernement français et à ce titre dénoncés par Rome qui ne les acceptera jamais. Toutefois, ils passent pour des décrets d’application du Concordat en apportant les précisions indispensables sur des problèmes pratiques restés en suspens : traitement du clergé ou distinction entre les cures (chefs-lieux de canton, succursales). Mais ils trahissent une tendance « joséphiste » certaine, en organisant la rédaction d’un nouveau catéchisme, en unifiant la liturgie, en réduisant les fêtes chômées, en contrôlant l’enseignement des séminaires, mais surtout en contrôlant la police des cultes (définition du pouvoir des évêques dans leur diocèse, modalités du contrôle soit administrative par le ministère des Cultes, soit judiciaire par le Conseil d’Etat). Bonaparte sait alors s’entourer d’hommes compétents en particulier du conseiller d’Etat Portalis(12) chargé de mettre en œuvre la politique concordataire qui léguera une institution résistant aux bourrasques de l’Empire et des quelques régimes qui lui succéderont.
Les articles organiques, inspirés de l’organisation civile, distinguent le curé, au chef-lieu de canton, et les desservants pour les autres paroisses appelées succursales.

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Comparaison des répartitions des évêchés et des diocèses entre 1789 et 1801

Cette distinction, au début promue pour des raisons comptables, dure car elle satisfait le ministre des Cultes qui contrôle la nomination des curés et les évêques qui peuvent alors déplacer à leur gré les desservants qui ne sont plus inamovibles. Une circulaire du Conseil d’Etat, destinée au préfet du Puy-de-Dôme et signée par Portalis le 23 floréal an X (13 mai 1802) en reprend les points importants(13) :

(…) Les articles 60 et 61 des articles organiques de la convention passée entre le gouvernement français et le St Siège portent :
1.° qu’il y aura au moins une paroisse dans chaque justice de paix
2.° qu’il sera en outre établi autant de succursales que le besoin pourra l’exiger
3.° que chaque évêque, de concert avec le préfet, règlera le nombre et l’étendue de ces succursales
4.° que les plans arrêtés seront soumis au gouvernement et ne pourront être mis à exécution sans son autorisation.
L’on voit par ces dispositions que la circonscription des cures est proprement déterminée par la loi et qu’on n’y a presque pas besoin du fait de l’homme, puisque le nombre de cures est déterminé par celui des justices de paix, il est vrai que la loi suppose qu’on pourrait établir plus de cures qu’il n’y a de justice de paix, mais ce n’est là qu’une prévoyance qui ne pourrait se réaliser que dans des cas extraordinaires et dûment vérifiés.
(…)
Quant aux églises succursales c’est le besoin du peuple qui doit déterminer leur nombre et leur étendue mais ce besoin doit être reconnu par le préfet et l’évêque. On est en droit d’attendre que le magistrat et le pasteur ne se proposant que l’intérêt de la religion et de l’état ne seront jamais divisés sur la fin de leur opération, mais ils peuvent l’être sur le fait, sur les moyens et sur la manière de voir les objets ou les questions qui s’offriront à eux.
Le gouvernement demeurant arbitre suprême des difficultés qui peuvent s’élever et des opinions différentes qui peuvent être produites. Il est essentiel qu’ils puissent connaître la marche que l’on aura suivi dans les opérations qui lui seront soumises. Il ne peut donc être indifférent de tracer cette marche. L’on a pensé que s’agissant principalement des besoins spirituels des fidèles, il est naturel que l’évêque aie l’initiative. C’est donc à lui à méditer les premiers plans. Il vous les proposera ensuite par écrit. Vous ferez également vos observations par écrit, et vous les ferez passer à l’évêque. S’il n’y a aucune diversité d’opinion, l’évêque rédigera son décret exécutorial dans lequel il fera mention de votre avis. Ce décret me sera adressé par l’évêque pour que j’en fasse mon rapport au gouvernement dont la sanction est indispensable avant toute publication et toute exécution quelconque.
S’il y a diversité d’opinion entre vous et l’évêque, vous me ferez part de vos doutes ou de vos difficultés et je les soumettrai au gouvernement. Dans tous les cas pour que je puisse être certain que vous avez été consulté et que vous avez donné votre avis, vous voudrez bien me faire parvenir directement vos observations dans le même temps où vous les ferez passer à l’évêque.
(…)

Pour le Puy-de-Dôme, l’organisation des cures en 1802 suit parfaitement l’organisation civile comme en témoigne l’état ci dessous conservé aux Archives départementales (cote 2V5) :

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En Auvergne, les cadres du clergé concordataire sont assez solides [et] la fusion entre fidèles et anciens constitutionnels s’opère assez rapidement(14) . Le premier Consul souffle alors le chaud et le froid. Une note du Ministre de la Police générale Fouché au préfet du Puy-de-Dôme du 5 prairial an 10 (18 mai 1802) annonce l’élargissement des « ecclésiastiques actuellement détenus pour faits relatifs à l’exercice du culte, ou en exécution des lois sur la déportation ». Toutefois, il est exigé des prêtres élargis « une déclaration, par écrit, qu’il est de la communion des évêques de France nommés par suite de la convention passée entre le Gouvernement français et sa Sainteté Pie VII, et qu’il sera fidèle au Gouvernement établi par la Constitution, et n’entretiendra, ni directement ni indirectement, aucune liaison ni correspondance avec les ennemis de l’Etat. »(15) Les prêtres déportés sont autorisés à rentrer sous les mêmes conditions. La réponse du préfet du 13 prairial nous apprend qu’il n’y a plus de prêtres détenus dans l’arrondissement. Toute bulle, encyclique et décision pontificale doit être enregistrée par le Conseil d’Etat pour avoir force exécutoire. Les évêques ne peuvent se déplacer en dehors de leur diocèse et en particulier se rendre à Rome, se réunir sans l’accord du gouvernement. Leurs mandements peuvent être censurés et déférés devant le Conseil d’Etat pour être décrétés « comme d’abus ». A la fin de la messe on chante Domine salvam fac Republicam, Domine salvos fac Consules. Une lettre(16) du 18 prairial an 10 du ministre de la Police générale au préfet du Puy-de-Dôme impose un suivi policier des ecclésiastiques :

Le Gouvernement vient de détruire dans leurs causes immédiates et premières, les troubles religieux dont la République était agitée, et les maux qui s’y rattachent.
Cependant, Citoyen préfet, ces troubles et les maux qui en sont inséparables, renaîtraient bientôt, si la loi sur les cultes pouvait être mal entendue ou mal exécutée.
C’est à vous de m’instruire des moindres faits qui tendraient à l’éluder ou à l’enfreindre.
Je vous recommande de veiller attentivement à ce qu’on n’exige des prêtres, aucune déclaration contraire aux principes de liberté de l’Eglise gallicane, et au Serment qui lie le Citoyen à l’Etat.
Vous devez porter une égale attention à ce qu’aucune des parties qui ont divisé l’Eglise, n’exige aucune espèce de rétractation. Je vous ai déjà fait connaître la volonté du Gouvernement à cet égard ; on ne peut, sans la méconnaître, demander aux prêtres, ni serments, ni formule, autres que la déclaration qu’ils adhèrent au Concordat et qu’ils sont dans la Communion des Evêques nommés par le Premier Consul.
Si on se croyait autorisé, de part et d’autre, à demander des rétractations réciproques, où seraient les fruits d’une réconciliation religieuse dans laquelle doivent s’éteindre toutes les haines et tous les souvenirs du passé ?
L’organisation des cultes est dans l’Eglise ce que le 18 brumaire a été dans l’Etat. Ce n’est le triomphe d’aucun parti, mais la réunion de tous, dans l’esprit de la République et de l’Eglise.
Ce que le Gouvernement a si heureusement rapproché depuis le 18 brumaire, il faut que la Religion achève de l’unir et de le confondre ; ce que la lassitude du mal a fait oublier, il faut que le sentiment vif et profond du bien achève de l’effacer sans retour.
Si les divisions terminées dans l’Etat, pouvaient se prolonger dans l’Eglise, elles ne pourraient plus être excitées que par les écrits et correspondances de quelques évêques qui n’ont pas donné leur démission, et qui, parce qu’ils ne peuvent plus rallumer les feux de la guerre civile, en France, gémissent comme des victimes qu’on frappe.
J’ai entre les mains plusieurs de ces écrits et correspondances ; ils sembleraient appartenir aux fureurs du fanatisme si leurs auteurs n’étaient pas connus pour n’avoir aucune opinion ni aucune vertu religieuse.
Il est important que vous ne laissiez à aucun prêtre la faculté d’exercer son culte dans une maison particulière, à moins qu’il n’y soit autorisé par le Gouvernement ; et ceux là seuls peuvent l’exercer dans les églises qui en ont reçu la permission de leurs évêques.
Enfin, Citoyen préfet, vous ne devez jamais perdre de vue que c’est la liberté entière de conscience que vous protégez, en concourant à l’exécution des lois organiques du concordat.
La majorité de la Nation n’a pas le droit d’imposer son culte à la minorité. Le domaine des consciences n’est au pouvoir d’aucune puissance humaine.

Les ecclésiastiques sont aussi contrôlés quant à leur habit. « Je vous préviens, citoyen Préfet, que le Gouvernement a décidé, par un arrêté du 17 nivôse dernier, 1°. que tous les ecclésiastiques employés dans la nouvelle organisation (…) dans les territoires assignés à l’exercice de leurs fonctions, continueront à porter les habits convenables à leur état, suivants les réglemens, canons et usages de l’église ; 2°. que hors des cas déterminés dans l’article précédent, ils seront habillés à la française et en noir, conformément à l’article XLII de la loi du 18 germinal an 10 »(18). Cet arrêté n’est pas particulièrement appliqué car le 13 août 1809, soit 5 ans plus tard, Mgr Duwalk de Dampierre, évêque de Clermont, édite le règlement suivant : « A partir du premier novembre, les ecclésiastiques constitués dans les ordres sacrés porteront, ainsi que le prescrivent les SS. Canons, la soutane dans leur lieu de résidence. Pourront néanmoins les prêtres, toutes les fois qu’ils seront obligés d’aller confesser et administrer les malades dans les hameaux, soit de montagnes, soit de pays boueux, se servir de soutanelles ou de vêtements appelés lévites, comme se rapprochant, par leur longueur, de la soutane. Pourront pareillement, lorsqu’ils seront en voyage ou hors du lieu de leur résidence, porter l’habit court noir, ou même brun foncé, mais de forme ecclésiastique. Mais il leur est interdit sous peine de suspense, de porter même en voyage, un habit laïc, soir pour la couleur, soir pour la forme. La défense s’étend aux simples clercs : Ne pourront les ecclésiastiques et simples clercs porter des cravates, des cols, ou jabots blancs. Il est défendu à tout prêtre, sous peine de suspense, de célébrer la Sainte Messe en habit court, même noir ». Une lettre(19) adressée par la police générale au Préfet du Puy-de-Dôme le 19 fructidor an 13 (6 septembre 1805) et adressée « A lui seul », demande « de [me] transmettre confidentiellement quelques éclaircissements confidentiels. L’influence des prêtres est très grande sur tout dans les païs montagneux, et la connaissance de leurs caractères, de leurs opinions, de leurs dispositions doit entrer pour beaucoup dans celles qui sont l’objet de l’Administrateur chargé de veiller à la santé, à la tranquillité publique. Vous voudrez bien, en conséquence me procurer cette connaissance pour ceux des prêtres de votre département qui ont de l’influence sur l’esprit du peuple, ou par la place qu’ils occupent, où par leurs moyens personnels, tels que l’Evêque, ses secrétaires et grands vicaires, les curés et autres. Je vous prie d’entrer à cet égard dans tous les détails nécessaires. Vous pouvez compter sur la plus entière discrétion. »

Pie VII, en France de novembre 1804 à avril 1805 sacre Napoléon à Notre-Dame de Paris. En 1810, ce dernier obtient de l’officialité de Paris l’annulation de son premier mariage, ce qui lui permet d’épouser Marie-Louise d’Autriche (l’Empire est héréditaire) religieusement le 2 avril. Indignés, 13 cardinaux sur les 30 présents à Paris ne sont pas présents à la cérémonie. Ils sont alors privés de leur pension et du droit de porter les insignes de leur fonction. Surnommés les cardinaux noirs, ils sont exilés en province. C’est le début de l’escalade. Napoléon ne peut faire installer les évêques nommés par lui sans institution canonique du pape en raison du refus du chapitre de Paris. Il fait alors emprisonner le vicaire capitulaire, l’abbé d’Astros. 27 sièges restent alors vacants en France. Le 17 juin 1811, il fait convoquer un concile national (100 évêques français sous la présidence du cardinal Fesch). Devant son refus de prendre une décision, Napoléon fait emprisonner 3 évêques « meneurs ». Les autres, pris séparément, approuvent en majorité la modification du Concordat visant à faire conférer l’institution canonique par l’archevêque de Paris ou le plus ancien évêque de France si le pape ne l’a pas fait dans les six mois. En raison de la vacance de l’évêché de Saint Flour(20), Mgr de Dampierre est le seul représentant de l’Auvergne à ce concile. Il semble qu’il ait à cette occasion suivi la majorité des membres. Pie VII tente de sauvegarder son autorité en modifiant le texte. Napoléon ordonne son transfert à Fontainebleau en juin 1812. En 1813, il obtient la signature du nouveau Concordat en 10 articles qu’il désirait. Pie VII se rétractera mais Napoléon gardera secrète cette rétractation et fera comme si de rien n’était. Mais les jours de l’empire sont comptés. En 1817, Louis XVIII tente de signer une nouvelle convention dite Concordat de 1817 annulant celui de 1801 pour rétablir celui de 1516 (permettant l’abrogation des articles organiques et l’augmentation des diocèses). Devant l’opposition des parlementaires, du Conseil d’Etat et des évêques nommés en 1801, il y renonce. Des mesures symboliques en faveur de l’Eglise sont alors prises (des évêchés comme celui de Marseille sont rétablis, vote de la loi sur le sacrilège(21)..). Suite à la révolution de 1830 et sa poussée anticléricale, Louis-Philippe applique strictement le Concordat de 1801. Le Catholicisme cesse définitivement d’être religion d’Etat, les jésuites alors tolérés sont chassés et les prêtres-professeurs sont éliminés de l’Enseignement.
Pendant ce temps, le premier souci des fidèles est de conserver leur paroisse. Cela ne va pas sans mal : en 1803-1804, la France concordataire, dans les limites géographiques de 1791, compte un peu plus de 27000 paroisses pour un peu plus de 29000 paroisses et 5400 annexes avant la Révolution.
Alors toutes les demandes sont permises, adressées au sous-préfet Pourrat d’Ambert(22). Ces pétitions ont peu de chance d’aboutir (« Je me suis abstenu de tout avis ne les regardant que comme des renseignements qui seront rapportés lors du travail général qui aura lieu d’après le mode déterminé par le Gouvernement »). Chaboissier, alors maire d’Echandelys, fait une demande extraordinaire quand on connaît le contexte : il demande que la paroisse soit érigée en cure, les communes de Fournols, Aix la Fayette, Condat et Saint Eloy restant des succursales. Le document(23), reproduit ci-dessous, comporte plusieurs arguments « décisifs » dont en particulier une carte exposant la position centrale la commune par rapport à ses voisines (c’est la seule carte du réseau paroissial présente aux archives départementales). Mais une commune n’est elle pas toujours au centre des ses voisines ?

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Suit alors un savant calcul, d’où il ressort que les communes voisines ne sont éloignées pour Aix et Condat que de 300 mètres, pour Saint Eloy de 400 mètres et pour Fournols de 600 mètres. De plus, alors que toutes ces communes sont très éloignées de Saint Germain l’Herm, même « dans la rigueur de l’hiver », « de tout temps, les deux tiers des communes d’Aix et Saint Eloy et une partie de celle de Fournols sont venus à la messe à Echandelys ». Enfin, argument devant emporter la décision, « les membres du district d’Ambert lorsqu’en exécution de la loi de 1791 sur l’organisation des notaires, (…) fixent le placement des notaires du canton de Saint Germain l’Herm (…) à Saint Germain, chef lieu de canton, à Echandelis, et Saint Bonnet le Chastel, mais Saint Bonnet n’est pas si éloigné de Saint Germain qu’Echandelis et la communication de Saint Bonnet à Saint Germain est toujours possible au lieu que la communication d’Echandelis à Saint Germain souvent impossible. C’est donc avec confiance que la commune d’Echandelis demande une paroisse. Elle la mérite. La nécessité l’exige (…) ». Le maire d’Echandelys a-t-il eu vent de la restriction du nombre de paroisses, délibérée de la part du gouvernement, ou ne veut-il que profiter de la situation pour imposer aux communes voisines la suprématie d’Echandelys ? Car de tout temps et jusqu’au cours du XIXe siècle il existe une rivalité entre les communes voisines (Echandelys, Fournols et Condat), dans tous les domaines (foires, justice , puis routes départementales, voire projet de tramway…). La municipalité avance aussi un argument démographique, la population y étant évaluée à 1500 âmes. Mais à combien s’élèvent donc les populations des autres communes citées dans le document ? En d’autres termes cet argument est-il réellement recevable ? Un recensement(25) des bourgs, villages et hameaux peut nous en donner la réponse. Si Saint Eloy ne compte avec ses 6 hameaux que 644 personnes et Aix avec ses 17 hameaux que 735 habitants, Condat atteint 1084 personnes (32 hameaux) mais surtout Fournols avec ses 1845 habitants (répartis dans 28 hameaux) dépasse Echandelys dont la population est estimée à 1673 personnes parmi 28 hameaux.

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Population d’Echandelys 1808
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Population de Fournols 1808

La vielle rivalité Echandelys-Fournols n’est alors pas près de s’éteindre… Fournols ne semble pas répondre à l’offensive administrative d’Echandelys. Seule une lettre du sous-préfet Pourrat au préfet appuie le maintient du curé Croze Antoine (né le 4 septembre 1735), ex-curé de Fournols, en poste depuis 1787, considéré malgré les turbulences politiques comme « un parfait honnête homme ». Ce dernier sera reconduit dans ses fonctions à Fournols de même que François Pallasse (né le 7 mai 1738), nommé à Echandelys depuis 1765, ce qui leur donnait à tous deux plus de soixante ans au moment de leur établissement. Le montant de leur pension s’élevait à 1000 francs, alors que la pension des desservants de Condat et Saint-Eloy était respectivement de 700 et 200 francs (Fayolle Jean né le 29 décembre 1750 et Marin Nicolas né le 13 novembre 1734)(27). Antoine Sauvadet ancien vicaire âgé de 1879 ans en 1802 et n’exerçant plus ses fonctions depuis 6 ans, de même Gaspard Laroche alors âgé d’environ 45 ans sont les vicaires d’Echandelys nommés dans le document. Ceux-ci trop âgé pour le premier et « muté » pour le second, sont remplacés par François Portas à Echandelys, Blaise Genestier à Fournols.

REGISTRE (28)

contenant par ordre alphabétique les noms des prêtres fidèles et réintégrés du diocèse de Clermont, séculiers et réguliers, le lieu de leur résidence, la note des pouvoirs en vertu desquels ils ont exercé, soit avant soit après la Révolution, et celle des nouveaux pouvoirs qui leur ont été donnés par le Conseil.
Croze (Antoine), né le 4 septembre 1735 ; desservant à Fournols.
Fayolle (Jean), de Condat-près-Montboissier, né le 29 décembre 1750 : fidèle curé de Champeix avant la Révolution ; actuellement desservant à Condat-près-Montboissier, lieu de son origine ; a reçu, de plus, tous les pouvoirs accordés aux Missionnaires (demandé par la généralité des habitants de Condat pour être leur pasteur).
Genestier (Blaise), de Fournols, né le 12 août 176 : réintégré. Prêtre depuis 17 ans. Vicaire à Aix-la-Fayette avant la Révolution ; approuvé, depuis sa réhabilitation par M. le curé d’Olliergues, pour Fournols et les paroisses limitrophes, avec le pouvoir d’absoudre des cas réservés. Sujet médiocre, approuvé comme vicaire. Pension : 800 francs.
Laroche (Gaspard), né le 21 décembre 1758 : fidèle. Desservant à Aix-la-Fayette depuis la Révolution ; a reçu de plus les pouvoirs généraux accordés aux missionnaires durant la persécution ; réside actuellement à Echandelys. Supplique des habitants d’Aix-la-Fayette pour le conserver comme desservant. M. Laroche a des talents ; il est fâcheux qu’il ne veuille point accepter de place ; il se rend néanmoins très utile. Depuis cette note, M. Laroche a accepté le poste d’Isserteaux, où il exerce en qualité de desservant.
Marin (Nicolas), du diocèse de Paris, né le 13 novembre 1737 : fidèle. Prêtre depuis 25 ans et ordonné après être devenu veuf ; avait été approuvé pour Thiers, étant sous-chantre du Chapitre ; révoqué par M. Bouilhaud au commencement de 1792, jusqu’ à révocation, pour tout le diocèse ; révoqué par M. Solignat, le 6 août ; réapprouvé par le même, pour un an seulement, le 26 décembre de la même année ; a reçu l’année suivante de Mgr de Bonal, des pouvoirs très étendus sous la réserve des empêchements dirimants publics. Travaille à Saint-Ferréol des Côtes en qualité de vicaire et en vertu des susdits pouvoirs. M. Marin avait été révoqué par M. Solignat, parce qu’il était accusé d’affaiblir la confiance des fidèles envers les prêtres soumissionnaires. Sujet très faible ; tête sulfureuse.
Pallasse (François), né le 7 mai 1738 : fidèle. Curé d’Echandelys avant la Révolution ; y réside actuellement en la même qualité.
Sauvadet (Antoine), d’Echandelys, né le 29 octobre 1725 ; fidèle. Vicaire à Condat-près-Montboissier avant la Révolution ; réside à Echandelys avec pouvoirs de simple prêtre. Très infirme, très âgé, et incapable d’agir depuis six ans. Pension non liquidée.

Malgré l’ajustement effectué par le gouvernement en 1804 (Extrait des minutes de la secrétairerie d’Etat du 11 Prairial an 12) portant plus sur la répartition géographique des succursales que sur une réelle augmentation, et par les évêques en 1807 (passage de 24 000 à 30 000 succursales), il existe un déficit de 7000 paroisses au moins en 1815. Ce déficit est inégalement réparti entre les diocèses, puisqu’une dizaine d’entre eux en perd 40%. Les communautés abandonnées voudront retrouver leur autonomie, certaines parfois en marge de l’orthodoxie catholique. Aussi, lorsqu’à partir de 1837, les évêques et le gouvernement s’entendent pour créer de nouvelles paroisses, la légitime demande de ces communautés passe avant les besoins suscités par une croissance urbaine trop tardivement comprise. Mais encore ne suffit-il pas d’avoir une succursale ! Le clergé paroissial passe de 55000 curés en 1790 à 30000 curés et desservants en 1815, soit une chute de 45%. Encore parmi ceux-ci on compte en 1820 44% de septuagénaires. C’est une des raisons possibles pour laquelle la commune d’Echandelys demande à être érigée en paroisse, pouvant être plus facilement pourvue en prêtre qu’une simple succursale (Fournols ayant un desservant plus âgé peut alors être prioritaire ). Un rapport au roi(29) par le ministre de l’Intérieur le comte Decazes, reprend bien l’historique de la situation. La question posée concerne « l’emploi du million de réserve compris au budget (…) dans le chapitre des dépenses ecclésiastiques(30) ». Parmi les quatre dernières années, le traitement des septuagénaires a été élevé de 500 à 750 et 900 francs. Le traitement des curés de première et deuxième classe s’est élevé proportionnellement à l’âge. Un secours de 200 000 francs aux anciens curés et desservants que l’âge et les infirmités obligent à quitter leurs fonctions a été alloué. Le budget du clergé a été augmenté de 10 millions en trois ans. Le secours aux curés en retraire a été porté à 500 francs pour les octogénaires, à 400 francs celui des septuagénaires et à 300 francs celui des prêtres d’âge inférieur. « Le but moral qui se présente dans un avenir éloigné serait de placer, aux frais de l’Etat, un pasteur dans chaque commune rurale. (…) Mais l’insuffisance du nombre des prêtres, et la gravité de cette dépense, seront encore longtemps deux obstacles difficiles à surmonter ». Il est alors proposé d’augmenter le nombre de succursales de 500, mais « dans les diocèses qui n’ont que peu ou point de paroisses vacantes et qui fournissent un nombre suffisant d’ecclésiastiques ». Mais « partout où les ressources plus faciles de l’agriculture et de l’industrie, et le voisinage des grandes villes, attirent la jeunesse, elle embrasse rarement une vocation aussi sérieuse que celle du sacerdoce. Les anciens pasteurs s’éteignent, et le nombre de ceux destinés à les remplacer va dans une proportion décroissante avec les besoins : plus de 3000 succursales restent vacantes faute de ministres pour les desservir ». Les efforts précédents faits pour les séminaires (crédits sur des fonds spéciaux pour la construction et la réparation des locaux, aides aux dépenses courantes) ne donnant que peu de résultat, il est proposé d’envoyer dans les campagnes des groupes de deux prêtres, plus mois itinérants afin de servir de prêtres de secours.
Rapidement, un nombre important d’ordinations (jusqu’à 2000 par an), va permettre de renverser la tendance et si en 1839 la France ne compte que 6500 prêtres de plus (soit 36500), les plus de 60 ans ne sont plus que 11% et le taux de vacance des succursales passe à 5%. En 1855, l’embellie est acquise avec un taux de sexagénaires de 5% et un nombre de succursales vacantes inférieur à 3%. Cette brutale relève de générations permet la reconstitution d’un réseau paroissial, animé par de jeunes prêtres disponibles, au moment où la France dispose de la plus forte population rurale jamais connue, entraînant la construction d’écoles, du réseau vicinal, la reconstruction ou le remaniement de nombreuses églises. On n’atteint toutefois pas la densité d’avant la Révolution (un prêtre pour 500 habitants sans compter les prêtres habitués contre un prêtre pour 840 habitants en 1880). De plus, à partir de 1870, les effectifs du clergé, stabilisés à 56000, ne s’accroissent plus et vieillissent (23% de sexagénaires en 1872), ne suffisant pas à remplir tous les postes (16% de vacances pour les vicaires et 6% pour les desservants en 1880). Mais ceci est une autre histoire…

NOTES:

(1) Des intérêts catholiques au XIXe siècle, Paris, 1852.
(2) Ce jour là trois curés poitevins n’hésitent pas à le faire et l’un d’eux, fit cette réponse aux prélats qui leur reprochaient leur attitude : « Nous sommes vos égaux, nous sommes des citoyens comme vous ».
(3) L’Assemblée arbitre dans le sens restrictif en décidant que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».
(4) 1 200 livres pour un curé, ce qui constitue une nette amélioration pour bon nombre d’entre eux, mais « seulement » au moins 12 000 livres pour un évêque et 50 000 livres pour l’archevêque de Paris.
(5) En particulier dans les campagnes où le serment constitutionnel a été massivement refusé.
(6) Donald Greer estime à 920 prêtres et 126 religieuses (soit 6% du total contre 1% pour la population générale) exécutés pendant la Révolution. Ce chiffre est évidemment incomplet, ignorant les exécutions sommaires et les décès en déportation en particulier à Rochefort. On estime à environ 3000 le tribut global, réunissant à la fois les adversaires farouches de la Révolution comme ceux qui y avaient cru.
(7) Fils de notaire, avocat au barreau de Paris puis de Clermont, il est nommé président du tribunal de district de Clermont en décembre 1789. Elu à l’Assemblée législative en 1791, puis à la Convention en 1792, il entre au Comité de salut public le 13 juin 1793. Président de la Convention le 21 décembre 1793, il rédige la loi du 22 prairial (10 juin 1794) qui organise le Tribunal révolutionnaire (suppression de l’interrogatoire préalable, de la citation des défenseurs et des témoins, limitation des choix du verdict en acquittement ou condamnation à mort), alors qu’il est accusé deux mois plus tôt (octobre 1793) d’être top modéré pour avoir refusé de raser Lyon pour y rétablir l’ordre républicain. Victime de sa propre loi, il est condamné avec Robespierre dont il est un ami le 9 thermidor (27 juillet 1794) et exécuté le lendemain.
(8)  En 1793 à Clermont, 140 prêtres sont détenus aux Bénédictines dont 20 sont en attente de déportation à Cayenne.
(9) Archives départementales du Puy-de-Dôme série 2V1.
(10) Le joséphisme est un large courant qui tend à rationaliser la pratique du culte et à écarter le clergé (et donc le peuple) de l’influence de Rome et des jésuites. Il connaît son apogée en Autriche dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Même si ses racines sont plus anciennes, il tire son nom de Joseph II, empereur d’Autriche de 1765 à 1790. Ce dernier supprime toutes les juridictions religieuses pour les placer sous le seul contrôle de l’Etat. Toutes les ordonnances religieuses même papales sont subordonnées au consentement impérial. Il fait prêter un serment aux évêques par lequel ils se soumettent à l’Etat.
(11)  Le Concordat est promulgué le 18 avril 1802, après sa ratification par les assemblées épurées début 1802 de leurs opposants notoires.
(12) PORTALIS Jean Etienne Marie (1746-1807) Avocat au parlement d’Aix en 1765, il fait partie des jeunes magistrats ouvert aux idées des Lumières. Il rédige en 1770 une « Consultation sur la validation des mariages protestants » dans laquelle, outre sa tolérance religieuse, il place la primauté de l’Etat sur l’Eglise. En février 1792 il quitte la Provence et se trouve inscrit sur la liste des émigrés, pour se rendre à Lyon en 1793. Il est arrêté comme émigré et, libéré par la Convention thermidorienne, entre en politique sous le Directoire. Il milite en faveur de la fin de la législation contre les émigrés et les réfractaires et demande la suppression des clubs. Proscrit lors du 18 fructidor, il ne rentre en France qu’en 1800 pour participer à la rédaction du Code civil. Nommé par Bonaparte directeur des affaires ecclésiastiques, il négocie le Concordat en 1801 et en rédige les articles organiques. Il est ministre des Cultes de 1804 à 1807.
(13)  Archives départementales du Puy-de-Dôme série 2V3.
(14) Abbé Crégut opus cité en bibliographie.
(15) Archives départementales du Puy-de-Dôme – cote 2V1
(16) Archives départementales du Puy-de-Dôme – cote 2V1
(17) Coup d’état initié par Sieyès forçant les assemblées réunies à Saint Cloud et gardées par l’armée à modifier la Constitution pour transformer le Directoire en Consulat. Bonaparte, premier consul, fait alors rédiger une nouvelle Constitution lui donnant de fait les pleins pouvoirs. Le Concordat est donc un coup d’état vis à vis du pape !
(18) Lettre du Ministre de l’Intérieur aux Préfets de départements du 2 pluviôse an 12 (23 janvier 1804). Archives départementales du Puy-de-Dôme. Cote 2V1.
(19) Archives départementales du Puy-de-Dôme. Cote 2V1.
(20) L’évêque de Saint Four Mgr Montanier de Belmont était mort en 1806. Napoléon nomme alors l’abbé Devoisin, curé de Saint Etienne du Mont à Paris en 1809. Ce dernier meurt l’année même. Le choix suivant de Napoléon se heurte au pape, le siège restant vacant jusqu’en 1820.
(21) La profanation d’une hostie consacrée est assimilée au parricide, puni de mort. Jamais appliquée, la loi sera abolie en 1830.
(22) Lettre du 14 prairial an 10 (03 juin 1802) ; Archives départementales du Puy-de-Dôme cote 2V5.
(23) Archives départementales du Puy-de-Dôme cote 2V5
(24)  Un post-scriptum à la demande insiste sur le fait qu’avant la Révolution, « il y avait une justice dans ladite commune dépendant de la ci-devant seigneurie de la Fayette dont les séances étaient à Echandelis ».
(25) Lettre du Sous-préfet d’Ambert Pourrat au Préfet en date du 4 avril 1808. Archives départementales du Puy-de-Dôme. Cote 2V3.
(26) Lettre du 7 messidor an 10 (26 juin 1802). Archives départementales du Puy-de-Dôme. Cote 2V5.
(27) Tableau de l’état général des communes où sont placées les cures et les succursales de ce département, avec les noms, prénoms et dates de naissance des ecclésiastiques qui les desservent, et l’indication de la pension dont ils jouissent. 4 vendémiaire an XIII (26 septembre 1804). Archives départementales du Puy-de-Dôme. Cote 2V3.
(28) Commencé sous le Directoire et terminé en 1802, il est le précis des renseignements recueillis secrètement par le Conseil ecclésiastique et où Mgr de Dampierre puise au moment de l’organisation des cadres concordataires. Source Abbé Crégut.
(29) Archives départementales du Puy-de-Dôme. Cote 2V3.
(30) « ainsi que les fonds restant libres sur les années antérieures », fonds non chiffrés.

BIBLIOGRAPHIE.

Archives départementales du Puy-de-Dôme, série V.
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